Tribe de Sebastian Junger : la tribu contre la société moderne

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Tribe de Sebastian Junger

Texte de Philippe Labrecque

Avec son dernier livre, Tribe, le journaliste américain Sebastian Junger se penche sur une question fondamentale qui se cache au sein du subconscient de l’individu vivant au sein des sociétés occidentales modernes, souvent sans qu’elle soit prononcée : comment expliquer la détresse psychologique, les taux de suicide élevés, la dépression à grande échelle et le malheur, celui-ci souvent inavoué, mais largement répandu, des gens vivant au sein des sociétés les plus affluentes de l’histoire humaine ? Voilà la question à laquelle Junger tente de répondre par le prisme de l’éclosion des cas d’état de stress post-traumatique subit par les soldats américains alors que les sociétés dites « primitives » ne connaissent qu’une fraction infime des problèmes psychologiques reliés au traumatisme de la guerre.

Junger soutient que le retour au sein des sociétés modernes, où ses membres sont atomisés, divisés, consumériste et matérialiste, qui serait la cause de la multiplication des cas de stress post-traumatiques. À l’opposé, que ce soit nos ancêtres chasseurs-cueilleurs du paléolithique où les nations aborigènes qui ont survie jusqu’à aujourd’hui, les sociétés tribales possédèrent et possèdent encore une structure sociale qui maintient des liens étroits et cruciaux à l’équilibre psychologique de ses membres.

La guerre et les catastrophes naturelles, d’après Junger, font resurgir, pour un bref moment, nos instincts tribaux rassembleurs et solidaires, ce qui expliquerait, par exemple, la chute importante des taux de criminalité (40%) et de suicide (20%) dans la ville de New York dans les mois suivants les attaques du 11 septembre 2001. L’argument de Junger mérite qu’on y porte attention car il explore la question de l’équilibre et de la santé psychologique même des individus vivant au sein des sociétés modernes.

Autrement dit, comment expliquer que les femmes occidentales, vivant dans un environnement relativement aisé et sécuritaire, souffrent d’un taux de suicide largement supérieur aux femmes nigériennes qui subissent la pauvreté et les conflits ? Comment expliquer qu’en temps de paix, comme le sociologue Émile Durkheim l’avait observé à Paris au 19e siècle, le taux de suicide dans la population générale soit substantiellement plus élevé qu’en temps de guerre ? Comment expliquer que l’augmentation en flèche des taux de vétérans américains se déclarant souffrir d’un état de stress post-traumatique depuis la Seconde Guerre, alors que les pertes de vies et l’intensité des combats ont chuté drastiquement depuis (pour les soldats américains du moins) ?

Nation iroquoise, 1914.

Sans trop simplifier l’analyse de Junger, la destruction des liens qui servaient à tenir la tribu unifiée, solidaire et égalitaire, aurait provoqué des conséquences psychologiques négatives chez l’individu moderne. De la dépression de masse aux taux de suicide astronomique, Junger dévoile un aspect clinique du malaise moderne, mais il semble aussi mettre le doigt sur la source de notre bien-être psychologique, soit la proximité et la nature des liens avec les autres membres de notre groupe. Plus ces liens s’effritent, plus l’Homme devient psychologiquement instable. Plus ces liens se renforcent, plus nous devenons psychologiquement sains.

Alors que l’argument de Junger semble être d’une simplicité évidente et déconcertante, force est de constater que les discours technophiles et les louanges de notre époque par les modernistes qui veulent toujours pousser cette modernité plus loin dominent l’époque. Mais certains ont le courage de constater et de décrire la crise existentielle et spirituelle du monde moderne et Junger, malgré lui peut-être, s’inscrit dans cette critique et remise en question de ce qui reste souvent une douleur, un malaise que l’individu moderne ne peut clairement exprimer par l’absence de concepts et de vocabulaire pertinent.

L’époque moderne a cru le progrès technique et social comme allant de pair avec l’évolution de la civilisation. Mais la lecture de Junger nous fait remarquer, ou du moins nous rappelle, que ledit progrès demande un sacrs’est accompagné d’une obsolescence du collectif, donc de la communauté, par l’individu roi.

Alors que les dangers nombreux auxquels nos ancêtres tribaux et chasseurs-cueilleurs étaient confrontés ont semblé mener à une cohésion collective dans laquelle tous ses membres devaient jouer un rôle essentiel à la survie de la tribu, et ce dans une proximité permanente de ses membres, l’individu de notre époque semble concevoir sa liberté et son bonheur comme étant dépendants de son détachement, de son émancipation des responsabilités qui imputent à un membre d’une collectivité. Cet inversement des valeurs n’est pas sans conséquence.

La société moderne, par son abondance de sécurité, l’élimination de la pauvreté, l’hyperspécialisation des rôles, l’accumulation des richesses matérielles, les inégalités sociales et une désolidarisation des individus envers le groupe, semble avoir créé des individus narcissiques atomisés où les relations entre membres d’une même collectivité a réduit la valeur de ces derniers à leur consumérisme, entrainant en un isolement des membres d’une collectivité sans précédent dans l’histoire humaine.

Sebastian Junger (à gauche) et Tim Hetherington (à droite). Hetherington est décédé en couvrant la guerre civile en Libye en 2011.

Nous vivons dans cette société paradoxale où tout le progrès technologique rendu possible par la civilisation moderne n’a pas mené à cette société des loisirs que nous promettait Karl Marx au 19e siècle. Le col blanc moyen de la société moderne doit travailler un nombre d’heures largement supérieur à ses compères des sociétés tribales d’antan qui pouvait ne travailler qu’une douzaine d’heures par semaine comme l’indique Junger. Alors que le monde moderne devait achever notre quête de liberté, nous voilà forcés à vivre un rythme qui serait jugé infernal par nos ancêtres. De nos jours, ce même col blanc ne voit que rarement le soleil, notre sommeil restreint et l’essentiel de notre temps et de notre énergie servent à travailler au sein d’organisations qui ont pour objectif de perpétuer ce cycle, et ce à une époque où la liberté individuelle règne, prétendument.

Quand on explore cette société dysfonctionnelle décrite par Junger, on y découvre un malaise qui prend la forme d’un vide spirituel et existentiel que seule la proximité humaine semble pouvoir combler, quelque chose que nos ancêtres et nos contemporains tribaux semblent avoir compris et que nous semblons avoir oublié.

L’aspect du passage rituel de l’enfance au monde adulte illustre ce vide, malaise que plusieurs jeunes hommes ressentent quand ils ne peuvent distinguer le moment précis qui démarque du passage de l’enfance au monde adulte.

Junger exprime ce malaise quand il écrit « Comment peut-on devenir adultes au sein d’une société qui ne demande aucun sacrifice. Comment peut-on devenir un homme dans un monde qui ne requiert pas de courage. » Sans esprit de cohésion collective, tribale même, l’individu atomisé des sociétés modernes ne peut s’imaginer défendre un collectif qui semble n’exister que pour permettre l’expansion des désirs individualiste et non la défense du commun par le sacrifice et le courage de ses membres. La disparition des rituels de passation à l’âge adulte n’est pas une simple question de « civiliser » les mœurs et coutumes, mais plutôt la réalisation que ce rite de passage ne sert plus d’objectif concret, car il n’y a plus de collectivité concrète, qu’une masse d’individus.

Bien entendu, il n’y a pas de retour possible vers une société tribale. Nous sommes condamnés, pour le meilleur ou pour le pire, à poursuivre l’expérience de la civilisation moderne jusqu’à sa destination ultime, quelle qu’elle soit. À l’opposé du collectif idéal tribal d’interdépendance, Junger décrit l’idéal de notre société moderne  « où les gens travaillent presque tous à l’extérieur de la maison où les enfants sont éduqués par des étrangers, où les familles sont isolées du reste de la communauté, et où le gain personnel éclipse le gain collectif presque entièrement. »

Tribe de Sebastian Junger offre au lecteur un retour, une chance de redécouvrir nos ancêtres préhistoriques, de se sentir héritier de ceux-ci par les racines mêmes de notre nature sauvage et tribale, comme si, pendant un cours moment, nous pouvions nous transporter au paléolithique 30,000 ans pour redécouvrir ce qui constitue notre âme profonde. Tribe remet également en doute l’avenir même des individus et des sociétés qui refuseront l’introspection qui s’impose aux nations incapables de prendre la mesure de l’homme face au progrès de la civilisation moderne et remettre ‘l’avancée’ de l’histoire au service de l’Homme, ce qui nécessiterait peut-être un retour quelconque vers les traditions anciennes et leur sagesse. Reste à voir si nous surmonterons l’aveuglement moderne.