Du complexe d’infériorité des francophones à un complexe euro-occidental?

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 ***Veuillez noter que ce texte de Charles-Étienne Tremblay n’est que la première section qui sera d’une seconde section dans les jours qui suivent.

« Combien fut romaine la fondation du Nouveau Monde, l’idée même de monde nouveau! Or les États-Unis – et le Québec – succombent aujourd’hui à la tentation marcioniste[1] de se prendre pour leur propre origine, autochtone et suffisante, de se croire la source première et dernière de tout ce qu’ils sont et diffusent dans le monde, en oubliant qu’ils sont venus d’ailleurs, que l’Amérique est née d’une civilisation basée sur le génie de venir en second. »

« Le Canadien français était un épais complexé; le Québécois est un épais sans complexe. Désinhibé en matière de morale, de religion, de politique, de bonnes manières, de culture, de français même, bouffi dans sa graisse de poutine, il est fier d’être lui sur une terre dont il a bientôt vendu tous les arbres. Pourquoi transmettrait-il à ses enfants ce qui pourrait faire honte au souvenir de ses aïeux de parole? »
Jean Larose, « De notre identité romaine » et « La honte rend meilleur », dans Essais de littérature appliquée, Montréal, Boréal, 2015, p. 121 et 117

« En effet, si, traqué par la peur de mourir en tant qu’individu, et, soucieux de ne pas être parasite d’une communauté pour laquelle je ne me sacrifie point, je veux me débarrasser de tout ce que j’ai de commun avec ces gens-là, à quoi ressemblerais-je? »

Charles-Albert Cingria, extrait de « Essai de profession de foi d’un embusqué savoyard » : C.-A. Cingria, Œuvres complètes, Lausanne, L’Âge d’Homme, 1968, t.1, « Proses », p. 106. C’est Cingria qui souligne.

Il y a lieu d’hésiter à se lancer dans un tel patchwork

I

Introduction antinationaliste à un potentiel complexe euro-occidental

Ce que Jean Larose écrit, entre 1997 et 2015, des Québécois[2], le Suisse Charles-Albert Cingria (1883-1954), auteur « mineur » s’il en est, l’a écrit des Allemands lors de la première moitié du 20e siècle. Chaque nation tient en joue au moins une autre nation, ou en choisit au moins une comme repoussoir. En 1944, 13 ans après avoir écrit que les Allemands se résument à « de l’argent qui rentre » pour les (pauvres) Suisses du Tessin[3], le Suisse reproche aux Allemands de ne pouvoir « être autre chose qu’Allemands »; de ne pas être capable de préconiser « l’agrandissement dans le séparatisme », comme la Suisse ou l’Italie – mais il « parle aussi et surtout » alors « d’un séparatisme sicilien », que cherchent à freiner les « chefs d’État » et les « politiciens salariés de la diplomatie internationale »; parce qu’il n’y a rien de plus dangereux, pour un pays, qu’un statu quo : « … dans bien des cas, précise Cingria, le statu quo enferme l’incendie. Un peuple que ses frontières politiques entravent ou qu’une ridicule officialité subjugue et animalise ne jouit pas d’un état qui peut s’appeler la paix[4]. »

Ce que dit, dans sa « Réaction au Projet de réingénierie du complexe d’infériorité des francophones », M. Jean-Pierre Pelletier de la « Confédération helvétique », on le dit du Canada – qui est en fait une union fédérale décentralisée, centralisée par moments, qui se voulait, au départ, union « législative », centralisée avec un pouvoir fédéral, sans pouvoir ni compétences provinciaux[5] – dans les cours d’histoire du secondaire : « diversifiée, plurilingue, composée de gens d’origines diverses ». Par contre, comme le souligne assez justement M. Pelletier, c’est un « petit pays » qui a précédé « les nations révolutionnaires et réformistes de l’Occident des Lumières » et qui a accueilli « des réfugiés et des exilés de populations venues d’ailleurs en Europe (de la France en particulier), persécutés pour toutes sortes de raisons ».

Répondant, en 1915, à un « MONSIEUR DÉCORÉ (des palmes académiques seulement) », Cingria – « impérialiste », non pas « nationaliste », on le comprendra plus tard – se réclame quant à lui davantage « du pays de Genève », comme en témoigne cet extrait d’un « Essai de profession de foi d’un embusqué savoyard »; mais c’est pour « englober » (je fais exprès pour détourner ici le sens d’un mot employé par M. Pelletier) la France, périphrasée sous forme de « volonté capétienne », royale :

Ainsi Genevois, ressortissant du pays de Genève, territoire heureusement autonome grâce à une forte mutualité sociale qui est la Confédération suisse et qui nous assure, de par un pacte d’alliance perpétuelle dont tous les États qui la composent sont également bénéficiaires, la durée de cette autonomie, je ne puis m’énoncer sans faire appel aux moyens d’élocution qu’a produits la volonté capétienne. (…) je suis français sans avoir de carte d’électeur ou de papier établissant qu’officiellement je le suis (…)[6].

Ainsi, espèce de provocateur, je dis ici que la Suisse – Genève en tout cas, le petit pays de Rousseau! – « englobe » la France, après avoir dit que la littérature française est « contenue » dans la littérature anglaise… maudit vendu! En fait, la phrase clé de mon « Projet de réingénierie du complexe d’infériorité des francophones » était celle-ci :

(…) il m’apparaît évident que les littératures « nationales » ont fait fausse route en limitant leurs étudiants à se concentrer sur des auteurs, et non sur la façon dont se crée une littérature « européenne » (ou « mondiale », dit-on en littérature comparée).

Parenthèse (à rouvrir en temps et lieu, ici et ailleurs, pour mieux comprendre Cingria)

Je complète ma rectification de tir : Je crois que c’est cette erreur de « méthode »[7] qui fait que la littérature française a perdu tant de plumes depuis au moins les années 1990, ce qui permet à un Houellebecq d’écrire dans son dernier roman, avec raison hélas, que Rimbaud est « le sujet bidon par excellence » : qui préfère travailler sur des auteurs, des nationalistes et leurs nationalismes ou des traditions plutôt que sur des idées et sur la façon de ne plus travailler comme les autres pour aller à l’inconnu? Car notre but, en tant qu’universitaire, et universitaire de tout acabit (incluant étudiants, post-doctorants, etc.), n’est-il pas de ne pas retourner constamment au CONNU? Mais qui, parmi les universitaires, québécois, canadiens, français, occidentaux, connaît le philosophe Michel Clouscard (1928-2009)? Pourtant, beaucoup d’assoiffés d’inconnu comme moi seraient d’accord avec les propos du premier paragraphe de l’introduction de sa thèse :

Nous préciserons notre démarche critique, notre méthode, notre problématique, à partir d’une critique de l’épistémologie bourgeoise, idéaliste. C’est de la polémique que naîtra la démarche scientifique[8].

En note (1) après le mot « idéaliste », Clouscard précise que :

La démarche polémique permet : 1º de localiser la problématique la plus actuelle; 2º de définir la méthode en fonction de cette actualité culturelle; 3º de reprendre une démarche exemplaire (celle de Marx).

On méditera ailleurs le paragraphe qui suit, qui aide à comprendre la conclusion de la thèse de Clouscard :

Kant est à l’origine de l’épistémologie de notre période culturelle. Mais en tant que néo-kantisme, c’est-à-dire reprise et infléchissement, tendancieux, du corpus kantien. La démarche scientifique, légitime chez Kant, ne l’est plus chez Husserl. Et celui-ci fonde toute la connaissance anthropologique de la culture bourgeoise.

Clouscard n’est que l’alpha et l’omega pour une méthode et une épistémologie nouvelles en « sciences molles ». M. Pelletier et moi (au moins) reparlerons de Clouscard plus tard[9].

Terminons – pour mieux ouvrir; puisque c’est de la polémique que naîtra la démarche scientifique, don’t forget… – termouvrons, donc, si vous me permettez le néologisme, avec Cingria et une comparaison avec le Canada. Pour quoi faire? Pour essayer de comparer mon « complexe d’infériorité des francophones », déjà traité par un certain Dostaler O’Leary, que M. Pelletier m’a suggéré de lire, et ce que M. Pelletier appelle un certain « complexe euro-occidental » – que je ne m’explique pas encore assez bien, m’étant, l’an dernier, lors d’un voyage universitaire à Liège, reconnu européen… Pardonnez les (nouveaux) biais de l’auteur, donc, que voici :

De l’allégresse impériale cingriesque au mal québécois pas si actuel

C’est dit. Je me suis reconnu européen (« Qu’est-ce que c’est que ça? Tu es né au Québec de parents québécois de souche! ») et je lis Cingria, qui me comble de joie, en plus d’approcher avec précaution Clouscard… Mais qui a lu Cingria ET/OU Clouscard? Presque personne! Devoir de vulgarisateur, sans être, comme je l’ai dit, méthodologue ou chercheur de méthodes. Il y a des épistémologies, mais aussi, des ontologies; pour vulgariser : est-on moral, ou une pourriture? Ça compte aussi. Derniers points de réaction à la réaction de M. Pelletier avant de terminer ma rectification de tir :

Il y a peut-être quelque chose de suranné, de désuet chez Cingria, et d’inadapté pour parler de la (fausse) Confédération canadienne, mais cela a quelque chose de charmant – comme la France des années 1980 qui apparaît dans le film « Tchao Pantin » (1983), une France qui n’existe plus aujourd’hui et dont on peut être nostalgique sans y avoir vécu, ou sans y avoir vécu plus que deux semaines. La « Réaction » de M. Pelletier n’est pas qu’une intervention de traducteur[10] : cette intervention m’oblige à voir que j’ai dû doser le lyrisme cingriesque contenu dans le portrait anglais que j’aurais peut-être voulu rapporter (je reprends ici au passage l’impression que me laisse le texte-réaction de M. Ouaknine, « Pourquoi je ne suis pas Anglais »). Or, ce lyrisme, hérité d’une lecture acharnée et passionnée de troubadours et d’auteurs de l’époque médiévale (Dante, Pétrarque, etc.), vient d’une façon de lire, par « entraîneurs », propre à Cingria[11], qui est musicien de formation, et j’en ai profité pour adopter un style pléthorique (grosses citations) pour faire entendre, avec Cingria, en français, la puissance d’embrassement (selon Cingria et un ami cité en exergue de mon texte précédent) de la littérature anglaise. Embrassement au sens de : se concentrer sur la façon dont se crée une littérature européenne ou mondiale – mais pas « mondialiste »!

L’idée, sous-jacente à mon « Projet », de défendre, en tant que FRANCOPHONE, la littérature ANGLAISE au Québec est le fruit d’une réaction, chez moi, au fait suivant : il est impossible, dans un cégep FRANCOPHONE, depuis au moins l’an 2000, sinon depuis l’existence du premier test de classement d’entrée en anglais langue seconde (TCALS I, opérationnel depuis 1976), de terminer ses études collégiales (niveau entre le secondaire, ou le lycée, et l’université) avec un cours de LITTÉRATURE anglaise, et donc un cours d’anglais langue seconde DE TRÈS HAUT NIVEAU[12].

[1] Jean Larose, même ouvrage, même page, un peu plus haut : « (…) le marcionisme, d’après l’hérésiarque Marcion qui proposa, au IIe siècle, que le christianisme abandonne l’Ancien Testament. Le Nouveau devait suffire aux chrétiens. Cette tentation, constante mais toujours repoussée dans l’histoire de l’Église, on pourrait dire que notre culture y succombe aujourd’hui. »

[2] On peut écouter une émission avec l’auteur, datée de mai dernier, à l’adresse suivante : http://philippelabrecque.com/entretien-avec-lauteur-jean-larose-sur-son-dernier-livre-essais-de-litterature-appliquee/. Dernière consultation : 2 août 2015.

[3] Œuvres complètes, op.cit., t.3, « Chroniques / « Turpiter Barbarisant » », p. 279.

[4] Ibid., t.7, « Propos / Séparatisme », p. 291.

[5] En venir à une union « législative » était le projet initial de John A. MacDonald, le Conservateur apparaissant sur nos billets de 10 dollars qui a fait pendre le Métis Louis Riel en 1885, mais qui s’est aussi assuré que le Canada de 1867 devienne, à sa mort, en 1891, un vaste marché intérieur. Parmi les trois éléments de sa National Policy (la « Politique nationale » de 1878), le chemin de fer transcanadien faisait partie des ingrédients essentiels de ce vaste marché intérieur.

[6] Texte déjà cité en exergue, p. 98-105.

[7] Je mets ici tous les guillemets nécessaires, n’étant méthodologue ni des « lettres humaines », aurait dit le linguiste danois Hjemslev, ni des « sciences humaines » comme un Gérald Boutin ou un Jean-Marie Van der Maren le sont en sciences de l’éducation.

[8] La version originale, épuisée, a été publiée chez Mouton et est disponible à l’UQÀM : l’être et le code le procès de production d’un ensemble précapitaliste, Paris, La Haye, Mouton, 1972.

[9] Au moins une émission radiophonique est prévue à cet effet à l’automne 2015.

[10] Il est un traducteur de haut niveau – en français, en anglais, en espagnol – et membre de l’ATTLC : Association des Traducteurs et Traductrices Littéraires du Canada.

[11] On peut s’en persuader en lisant cet ouvrage : Alain Corbellari, Charles-Albert Cingria, Lausanne, Éditions L’Âge d’Homme, « Dossiers H », 2004, p. 435-436.

[12] Le Collège Jean-de-Brébeuf, lieu de socialisation privilégié de l’élite québécoise encore aujourd’hui, fut l’un des derniers collèges à donner un cours d’anglais langue seconde de niveau « 104 », le niveau 100 étant « de mise à niveau », le 101 « débutant », le 102 « intermédiaire » et le 103 étant dit « fort » mais ne se préoccupant pas vraiment des liens entre littératures française et anglaise à partir du texte original anglais, par exemple… On me corrigera avec des exemples concrets, en précisant quel(s) CÉGEP(s), si je me trompe.