Du complexe d’infériorité des francophones à un complexe euro-occidental? IIe partie

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Deuxième partie du texte de Charles-Étienne Tremblay intitulé: Du complexe d’infériorité des francophones à un complexe euro-occidental?

Il m’apparaît de plus en plus évident que le Québec, celui dit séparatiste, a programmé la perte de plusieurs héritages qui se devaient de devenir communs pour qu’il y ait plus qu’un simple marché économique (une fédération), pour qu’on parle un jour, pour vrai, de « Confédération ». Les héritages des deux royaumes fondateurs du Canada, la France et l’Angleterre, délaissés, laissent dos à dos Amérindiens, espèces de « régionalistes » s’assumant tels depuis des siècles, et Québécois « de souche », jaloux de ne pas payer de taxes dans des réserves qui auraient plus de chance d’être leur pays que le Canada, qu’ils se font un devoir de détester autant que « la » religion (par ailleurs, quel est ce « la », que j’entends souvent de la bouche de mes parents?). Étrangement, autant les Québécois « de souche » disent se préoccuper du français en l’écrivant très mal; autant l’anglais comme langue seconde devient aussi mal pratiquée qu’une langue étrangère. Devenir étranger à une langue (maternelle – « vulgaire » au sens où Dante l’écrivait dans « De l’éloquence vulgaire ») n’est pas la même chose que regarder une langue comme un étranger la regarderait ou comme une langue étrangère (le latin pour l’Italien Dante). Cette étrangisation ou cette mise en scène négative des Québécois « de souche » à l’égard des deux langues officielles du Canada ne peut avoir ni œil ni oreille pour le point de vue que voici :

P.S. – J’ai souvent dit que je n’étais pas nationaliste. En effet, et je maintiens ce point de vue. Ce n’est pas du nationalisme que, dans ce cas, je préconise : c’est de l’impérialisme. L’Italie n’est pas une nation égale en droits à une autre, même petite : c’est une qualité humaine, et elle doit, pour la défendre, non seulement aller plus loin que ses frontières officielles, mais récupérer ses frontières réelles, et celles-là encore, les dépasser puisque même ce qui est imposé et fabriqué devient réel (devient ethnique et transmissible). C’est en d’autres termes une inégalité que je préconise, au bénéfice de nations, non petites mais grandes, qui plus que des nations sont des races, et, plus que des races, un antidote simplement contre la turpitude ethnique.

C’est Dante (De vulgari eloquentia) qui a dit : TURPITER BARBARISANT[1].

La « turpitude ethnique » : ce que Pierre Trudeau a pointé, dès l’époque dite duplessiste (1944-1959), et que les séparatistes n’ont pas pu renverser – même avec le grand révolutionnaire tranquille Jacques Parizeau en 1995…

Le point de vue que Cingria partage avec Dante nous ramène à Clouscard critique de l’épistémologie « bourgeoise », « idéaliste », qui gouverne nos consciences et notre morale. Ce point de vue nous révèle, cela est d’autant plus pertinent pour le Québec, l’INCAPACITÉ DE PENSER UNE DROITE QUI NE SOIT PAS FATALISTE. S’ensuit un repli POSITIVISTE (ou « déterministe ») : on se cantonne dans des gauches excluant/stigmatisant toute droite, rejetant toute « qualité humaine » qui permettrait la venue d’une « autre société » hors de tel dogme ou tel système qui n’est pas « le nôtre »… Pourquoi agit-on ainsi?

Parce qu’on croit de moins en moins à son histoire. Un peuple de plus en plus CONSOMMATEUR, qui croit de moins en moins en une histoire, donc en une communautés d’intérêts ÉLEVÉS, pas seulement moraux, ne peut pas comprendre le levier de pensée de l’humanisme et de la scholastique aux temps de Dante (14e siècle) et de Machiavel, l’auteur du Prince (16e siècle) : époque « antidémocratique » et « antihérétique » où une dialectique entre « particularisme féodal » (celui des Guelfes « bourgeois », hostiles à la suprématie du pape) et « cosmopolitisme » (ouverture au monde sans renier sa particularité) précède de nombreuses guerres de religions[2]. Les sociétés qui nous précèdent ont été meilleures que nous : elles sont allées au bout de leur manque d’idéalisme. Ça, ce n’est pas Cingria qui le dit.

Je relis, avec le Cingria de 1930, le Livre de Loi des Contrées de Bardissane, un poète et polygraphe syrien du début de notre ère, et je me rends compte que la « méchanceté » qui empêche de ne pas être « ce que tout le monde (sous-entendu : chez nous) est » (= ?), je vois que la méchanceté ou le déni obligé de soi et des autres qui s’ensuit toujours, est aujourd’hui, comme au temps de Cingria, excusée par un « critérium positiviste et idéaliste mixte (idéaliste en très faible partie) » que chaque être humain a dans la tête et que Cingria résume ainsi avant de le fustiger :

Il faudrait, par conséquent, que cette société (…) choisît : ou bien qu’elle se réclamât d’un idéalisme étayé sur un dogme ou sur une conviction mathématiquement démontrée (elle aurait alors le droit de corriger les résultats de l’histoire, mais alors aussitôt certains peuples, même petits, dont l’habitus est déprimant, le visage antipathique, le costume absurde, la musique laide, la religion fausse, la langue un honteux jargon – « turpiter barbarisant », disait Dante – la mentalité, enfin, tout entière, un résidu de tics et de refoulements épouvantables seraient, ni plus ni moins, supprimés), ou bien qu’elle se réclamât, comme elle a une propension à le faire, d’un critérium positiviste, mais que celui-ci, non moins, fût intégral. Les réalités historiques, de quelle manière qu’elles fussent – l’anthropophagie, par exemple, qui est chez certains peuples une coutume et ne trouble pas les consciences, à même titre que chez nous l’ichtyophagie – seraient alors acceptées et reconnues intangibles.

C’est cette contradiction qu’il faut faire cesser, qui rend pleine de folie la terre. Ou bien un Pape et que l’on y croie, mais secondé d’un capitaine chinois au ventre capable d’arrêter les trains; ou bien n’importe quoi qui va tout seul, mais alors entièrement[3].

Donc, comment, en s’accrochant à une NATION ou un PAYS qui n’existe pas réellement, qui est fictif, encore une idée(ologie), comment, lorsqu’on est FATALISTE – « on va l’avoir, not’ esti d’pays! » -, comment fanfaronner à l’instar de Cingria? Comment se figurer le cerveau de ce « petit » Suisse IMPÉRIALISTE qui se réclame du monde entier au nom de son Italie médiévale intérieure, espèce de « particularisme » tentaculaire; ce fou qui dit que tout le monde est fou qui se réclame à la fois (1) d’un univers romain (comme Jean Larose cité en exergue), un univers qui lui tient à cœur, et (2; on l’a vu dans mon texte précédent) d’une Angleterre littéraire qui serait supérieure, même à la France, de par son lyrisme sage, pas trop criard, et son caractère « cosmopolite »?

            Il y a lieu d’hésiter à se lancer dans un tel patchwork. Je sais.

Car c’est de cela qu’a l’air Cingria, quand on le lit, dans les éditions L’Âge d’Homme de 1968 : un patchwork. Pas un fatras, un charivari ou un bordel, mais un collage. C’est sa culture; c’est ainsi qu’on l’a INSTRUIT, dans son petit pays. Est-ce une raison pour le jeter aux poubelles de l’Histoire? Et je disais tantôt que je ne me prends pas pour un méthodologue. Vrai. Mais lui, Cingria, surnommé par (le faux-cul) André Gide « bouffon des lettres », ose. Cingria ose critiquer des dogmes esthétiques comme le « nordisme » pour montrer à travailler autrement[4] : en faisant la promotion d’un « anti-nordisme », qu’on peut appliquer à plusieurs auteurs en même temps, il nous apprend qu’on peut « être simple sans être théorique » ou « simpliste », et qu’avoir ou donner des « impressions », ce qui est souvent être simpliste – la télé ne donne que des impressions, la radio de plus en plus -, ce n’est pas « objectiver un désir »… Je n’en dis pas plus. Allez lire.

Je me demande, en fin de rédaction de cette trop longue réponse (thèse?) à la réaction de mon ami Jean-Pierre, si, devant un auteur aussi foisonnant que Cingria, mais aussi des auteurs aussi immenses et méconnus aujourd’hui comme Dante et Machiavel, des « entraîneurs » pour Cingria (selon Corbellari), je vais me mettre à renier un auteur que, peu de temps avant de publier sa réaction, Jean-Pierre m’a suggéré de lire. Cet auteur irlandais d’origine qui a vécu longtemps à Montréal et qui a travaillé en tant que journaliste à Radio-Canada est Dostaler O’Leary (1908-1965). Dostaler avait un frère, Walter-Patrice, et ils étaient très connus à Montréal durant les années 1930-1960. En me signalant l’existence d’un tract de mars 1935 sur ledit complexe d’infériorité des francophones[5], Jean-Pierre m’a permis de me rendre compte dans quelle lignée s’inscrivait mon idée de « complexe d’infériorité » de Canadien (et / hyphen) français n’ayant pu l’être comme ses grands-parents (nés dans les années 1920), alors que ses parents sont devenus « des Québécois » vers l’âge de 20 ans, vers 1968… Très complexe, tout cela! Mais faire connaissance avec Dostaler O’Leary en 1935 m’a permis de mieux comprendre mon exil mental permanent de francophone vivant, à l’intérieur d’un pays réel (Canada), dans un pays fictif (le Québec; rebaptisé « Kouaybec » par le Parti Rhinocéros et Jacques Ferron durant les années 1960).

Notre contemporain Dostaler O’Leary

Je me demande, par contre, si O’Leary ne théorise pas trop. Avec un ton un peu Lionel Groulx (chanoine historien des années 1915-60), O’Leary définit le complexe d’infériorité des Canadiens français à partir de l’« état ‘‘mollusque’’ auquel nous nous sommes laissés aller », un état qui serait « dû à plusieurs facteurs », alors que « la cause principale réside dans le peu de confiance que nous avons en nous-mêmes » (p. 5). Soit. Mais ce peu de confiance est injustifié; puisqu’on n’a pas été conquis et/ou opprimé par les Anglais :

CÉDÉS par la France et NON CONQUIS par l’Angleterre, nous ne sommes pas un peuple vaincu, comme beaucoup parmi nous se plaisent à le dire; ce n’est pas, en effet, aux plaines d’Abraham que s’est décidé le sort du Canada mais sur les champs de bataille d’Europe (p. 5).

Pourtant, « les Anglais s’installaient ici, comme en pays conquis » (p. 10). Pour O’Leary, il est question, très justement, d’un « état d’âme paradoxal » (p. 7); et il y a de quoi citer le haut-gradé prussien qui a fait le plus peur à la France, Otto von Bismarck : « personne n’est assez riche pour acheter un adversaire par des concessions » (p. 11). Et pourtant : en nous envoyant des gouverneurs conciliants (je cite plusieurs manuels d’histoire de mémoire, car moi je me souviens…) comme Murray et Carleton, l’Angleterre s’est assuré un dominion (c’est le terme légal pour « colonie britannique ») qui soit un vaste marché économique intérieur de choix (je cite de mémoire des notes de plusieurs profs d’histoire au secondaire et plusieurs manuels encore). A mari usque ad mare (…) – quelques mots de latin (pour ne pas réduire le beau projet à un simple Coast to coast, ou D’un océan à l’autre), et vous assimilez économiquement le « Latin » à celui qu’il n’est pas, mais vraiment pas, l’« Anglo-Saxon »; c’est ici que Dostaler fait un peu trop théorique :

Il y a affaires et affaires. L’Anglo-Saxon, ‘‘état-sunien’’ (sic) ou britannique, est l’homme des grosses combines, des affaires qui rapportent beaucoup d’argent à un seul homme ou à un groupe d’hommes qui n’ont pas toujours à cœur l’intérêt de la multitude de leurs employés. Ile st aussi l’homme du ‘‘trust’’, des entreprises supercapitalisées, des associations tentaculaires, des ‘‘Chain-stores’’, etc. : avec le Juif, il peut se vanter de monopoliser les monopoles.

Monopoliser les monopoles : beau pléonasme (antisémite? vraiment?) qui n’a à voir ni avec l’ethos (le discours) ni avec l’habitus (ou la tête de l’emploi) du « Latin », qui, lui,

pratique sur une moins grande échelle ce genre d’entreprise : plus individualiste mais aussi plus idéaliste, de tradition catholique, il ne peut s’habituer à ce montage en gros; sa mentalité l’en éloigne : Il est l’homme du juste milieu, je dirai même du ‘‘bas de laine’’, Il est resté l’homme de la petite industrie ou tout au plus de l’industrie moyenne, car sa vie a sa part d’idéal qui l’empêche de se terrer (p. 13).

Bien que par certaines intonations et tournures, il ressemble parfois à un militant de Québec Solidaire au sens de feu Pierre Falardeau – « ni de gauche ni de droite », plus « mouvement communautaire », « soupes populaires »[6] -, familier certainement avec les idées de l’historien Lionel Groulx et l’autonomisme d’un Duplessis avant celui d’un Mario Dumont, d’un Bernard Landry ou d’une Pauline Marois, notre contemporain Dostaler O’Leary a raison d’indiquer qu’ « Il y a un fossé énorme entre les deux conceptions économiques »; mais peut-être exagère-t-il – d’un point de vue strictement canadien, s’entend – quand il affirme que, pour combattre « l’inferiority complex » :

Il faudrait d’abord réveiller cette mentalité française qui se trouve en nous, combattre sans arrêt les défaitistes, dénoncer l’attitude antinationale des poules mouillées qui sont actuellement chargées de défendre nos intérêts à Ottawa; et loin d’avoir peur de prononcer le mot ‘‘sécession’’, pénétrons-nous de l’idée qu’il ne peut plus y avoir d’autres moyens de sauver ce qui reste de l’influence française en Amérique anglo-saxonne. La loi naturelle de l’évolution de tous les peuples fiers est l’indépendance nationale (p. 13-15).

Pourquoi invoquer une « loi naturelle » à la Darwin – sinon pour jouer au Contre-Anglo-Saxon, alors qu’on est Latin? Cette limite POSITIVISTE, DÉTERMINISTE, FATALISTE du discours d’O’Leary, qui précède de 55 ans la création du Bloc Québécois par Lucien Bouchard, m’apparaît toujours comme la limite, encore 80 ans plus tard, du discours séparatiste/indépendantiste/ (autre truc machin trouvaille de langage qui veut dire, au fond, la même chose que ce que les fédéralistes appellent le sécessionnisme ou le séparatisme) : s’arracher de la Confédération, qui se voulait au départ une « union législative » (MacDonald), et qui, au fond, l’est restée, à l’intérieur de certaines limites « nationales ». — Mais tout nationalisme étant imparfait, il nous faut un IMPÉRIALISME, me susurre Cingria… Chut! oui, C.-A…. tu sais que le gars sur les cinq piasses pensait comme toi? Il était allé en Angleterre se faire rebaptiser « Sir » parce qu’il trouvait que « La province de Québec n’a pas d’opinions, elle n’a que des sentiments »… ç’a pas beaucoup changé…

Allez voyager, allez en France, ce pays détesté des Québécois politiquement corrects, qui renient le Canadien français qu’ils sont toujours mais en caricature (« Chu c’que chu »), et voyez les qualités humaines qu’il y a là-bas mais pas ici. Certes, le Canada et le Québec accueillent bien les immigrants. Mais pour quel soutien? Quelle hospitalité, au bout du compte?

(…) Ou bien un Pape et que l’on y croie, mais secondé d’un capitaine chinois au ventre capable d’arrêter les trains; ou bien n’importe quoi qui va tout seul, mais alors entièrement.

Choisissez. Et laissez-vous être hérétiques. Aucune condamnation. Mais soyez vraiment idéalistes. Ce que Jean-Pierre appelle « le complexe euro-occidental » contient, selon moi, les contradictions de toutes ces histoires religieuses « négatives », mais PAS ENCORE le complexe d’infériorité des francophones – encore moins « l’inferiority complex » de Dostaler…

(Ré)apprenez à faire (ré)advenir une ou des droites[7]. Mieux que vos ancêtres et les dieux littéraires de l’Italie et de l’Angleterre de Charles-Albert.

[1] Œuvres complètes, op.cit., t.3, « Chroniques / « Turpiter Barbarisant » », p. 279. C’est Cingria qui souligne.

[2] Je résume ici une partie des 100 premières pages de la thèse de Stefano Selenu : The Linguistic Problem in Dante : A Gramscian Pathway toward the Modern Vernacular World, Università di Bologna/Brown University, Providence/Rhode Island, May 2010.

[3] Œuvres complètes, op.cit., t.3, « Chroniques / Récupération », p. 165-166.

[4] Voir Ibid., t.2, « Chroniques / Le nordisme et le Nord », p. 233-243.

[5] Le tract, de 27 pages, a 80 ans bien sonnés quand j’écris mon « Projet de réingénierie » pour le blog de Philippe Labrecque. Nous citerons toujours l’édition originale : « Tracts Jeune-Canada no. 2 », mars 1935.

[6] Je pense ici à une entrevue (de 2009) pour l’émission (de Télé-Québec) « Les Francs Tireurs » animée par Richard Martineau; voici l’adresse où on peut entendre Falardeau et Martineau : https://www.youtube.com/watch?v=A-AETnoSdcw. Dernière consultation : 1er août 2015.

[7] Il est fort décevant qu’au Québec, on doive démoniser Éric Duhaime l’anti-syndicaliste, d’un côté, et, de l’autre côté du spectre « droitiste » des gauchistes bien pensants, ne voir que Mathieu Bock-Côté, conservateur réactionnaire gaulliste comme plusieurs amis et moi, les méchants collabos de la revue Égards et ce qui reste des ultramontains de Monseigneur Bourget.