Andrew Potter et le malaise québécois

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Texte de Philippe Labrecque

De nos jours, celui qui ose observer et décrire la réalité sans compromis risque sa tête. Après avoir perdu sa chronique au magazine Maclean’s et, surtout, son poste de directeur de l’Institut d’études canadiennes de McGill, Andrew Potter aura payé cher son texte intitulé How a snowstorm exposed Quebec’s real problem : social malaise dans lequel il décrit le Québec pour ce qu’il est : une société malade.

Comme un patient qui s’obstine à ne pas accepter son diagnostic en faisant semblant que sa santé est intacte, une frange importante et bien en vue du Québec nous a convaincus collectivement que les propos de Potter n’étaient que baliverne et foutaise, peut-être même de la folie. Cette même frange s’est empressée de préparer le billot et la hache pour Potter, comme si sacrifier le messager changerait quoi que ce soit à l’état des choses.

Une analyse du texte de Potter démontre que l’auteur se permet des raccourcis et anecdotes sur les factures dans les restaurants ou les guichets bancaires ne distribuant que des billets de 50 $, par exemple, qui sont toutefois inutiles pour décrire le Québec contemporain. Malgré une certaine analyse statistique comparative basée sur des sondages entre le Québec et le reste des provinces canadiennes, le texte de Potter est plus proche de la diatribe contre le Québec contemporain plutôt qu’une réelle critique de l’état des choses au Québec.

Néanmoins, quand Potter parle du « malaise » d’une province peuplée par des individus « pathologiquement aliénés » et pour qui la solidarité et la confiance au sein de la communauté sont des concepts étrangers, il met le doigt sur les expressions bien réelles du malaise québécois. Ceci dit, Potter ne décrit la réalité que partiellement en ne nommant que les symptômes (l’atomisation des individus) du malaise alors qu’il laisse les causes de côté.

Au lieu des comparaisons statistiques superficielles, Potter aurait pu parler d’une province vieillissante qui consacrera bientôt 70 % de son budget à la Santé, de la montée des communicants de toute sorte qui polluent le discours public et empêche un débat et un bilan lucide et réaliste de la situation de la province; du malaise identitaire grandissant et l’incapacité d’exprimer ce sentiment adéquatement; d’une langue française en déclin; du désir non avoué de se fondre dans la masse anglophone nord-américaine; d’une élite politique technocratique qui méprise ceux qu’elle doit prétendument représenter et, finalement, une impasse politique qui dure depuis le référendum de 95.

En termes de symptômes anecdotiques, Potter aurait bien mieux fait de mentionner la réaction amorphe et schizophrène du Québec après l’attentat et tentative d’assassinat de Richard Bain envers la première ministre Pauline Marois en 2012, ou bien un système d’éducation dysfonctionnel qui invente des diplômes pour masquer l’analphabétisme et l’inculture, ainsi que la contradiction permanente de la réélection presque automatique du Parti libéral du Québec depuis 15 ans malgré un taux d’insatisfaction généralisé envers le PLQ pendant la même période.

Potter aura donc commis deux fautes, dont aucune n’est d’avoir fait du « Quebec bashing » ou d’avoir étalé ses « préjugés » comme le déclarait le premier ministre Philippe Couillard, commentant le texte en question.

Andrew Potter

Sa première faute aura été de ne pas avoir décrit entièrement le malaise québécois, qui ne se comprend que dans le contexte de cette crise historique, mais silencieuse, que traverse présentement le peuple québécois et d’avoir fait croire que le trouble existentiel qui ronge le Québec se mesure par des sondages et en comparaison avec d’autres provinces. On pardonnera à un anglophone du Rest of Canada de ne pas partager l’angoisse d’un peuple face et l’incapacité de ce dernier à l’exprimer, encore moins d’agir

La deuxième faute de Potter, paradoxalement, aura été de créer la fausse impression le « nihilisme » et le « malaise » n’affligent que le Québec. Les maux mentionnés auparavant (vieillissement, échec de l’éducation, déliquescence des élites, malaise identitaire) s’appliquent aux sociétés modernes occidentales dans leur ensemble. Malgré le discours infantilisant d’un Canada « post-national » modèle pour l’humanité, Potter ferait bien de tourner son regard vers l’ouest pour son prochain texte sur le malaise moderne.

Finalement, les Québécois auront commis une grande faute envers eux-mêmes par leur réaction hystérique envers Potter et son texte quand ils auraient pu en profiter pour reconnaître le malaise et l’impasse de notre époque et en faire le constat froidement et avec courage. En s’attaquant à Potter, le Québec aura préféré faire l’autruche au lieu de confronter une fois pour toutes le malaise qui le gruge tranquillement de l’intérieur. Potter n’est peut-être pu directeur d’un institut de recherche, mais le malaise québécois, lui, est toujours présent.