Affronter le malaise moderne – Rencontre avec Philippe Labrecque à propos de son livre Comprendre le conservatisme en quatorze entretiens (Liber)

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***Cet entretien fût publié au courant de l’été 2016 pour le magazine Philo & Cie (Liber), défunt depuis, dans le cadre d’un numéro dédié à la pensée conservatrice.

Philo & Cie. : Dans la présentation de votre livre sur le conservatisme, vous évoquez le contexte qui est à l’origine de votre projet: le malaise que vous éprouvez devant un monde frénétique et inquiétant, qui a rompu ses liens avec le passé et fait éclater les institutions, le progressisme tous azimuts de la modernité. Mais ce qui vous inquiète de la modernité inquiète aussi les écologistes, les gauchistes, les féministes et autres mouvements critiques du matérialisme déshumanisé de notre époque. Comment distinguer l’inquiétude des uns et celle des autres?

Philippe Labrecque. : Le malaise ne vient pas d’un monde «frénétique et inquiétant». Le monde a toujours été une source de dangers et un motif de craintes. Ce qui est spécifique à notre époque dite postmoderne, me semble-t-il, c’est la déconstruction d’assises et d’institutions mises en place au cours des siècles. C’est cela qui nous laisse sans défense face à ce monde inquiétant.

Notre époque veut poursuivre l’émancipation entamée par la modernité, mais la modernité a cessé d’être émancipatrice. Ses idéaux, légitimes à l’origine, se sont de nos jours transformés en simple abandon et en une forme de lâcheté envers le devoir de transmission de la culture et de la civilisation, et ce renoncement se dissimule derrière des slogans libertaires, revendicateurs et militants. Si l’émancipation avait un sens précis face à des institutions corrompues ou autoritaires à une certaine époque, aujourd’hui elle prend la forme grotesque d’individus qui prennent leurs caprices et leurs pulsions pour des droits fondamentaux.

Le malaise vient donc de ce constat d’ensauvagement de la civilisation dans le sens où l’on semble vouloir évacuer les principes et les institutions dont l’objectif était justement de civiliser l’homme et de brider ou de canaliser ses pulsions les plus destructrices. Ce qui fait illusion, à notre époque, est que tout cela se fait au nom et sous le signe du «progrès». Si elle a abandonné le communisme, la gauche «progressiste» justement n’a pourtant pas abandonné son idéal de faire tabula rasa de la civilisation dans l’espoir de créer un monde meilleur, un monde dépourvu de normes, de liens, d’obligations, de devoirs, et ne fixant aucune restriction à l’individu. Cela ressemble à la vision rousseauiste de l’état de nature, voilà pourquoi je l’appelle ensauvagement.

La gauche voit de l’émancipation à l’égard des contraintes, là où le conservateur voit de l’asservissement aux pulsions et un renoncement à ce qui sert de rempart contre l’horreur et le danger. Pour lui, les grandes institutions, la religion et la nation, par exemple, servent à élever l’homme, pour la gauche, ces mêmes institutions l’étouffent. Les deux camps ont raison. L’ensauvagement libère des contraintes que la civilisation impose mais il ramène du même coup l’homme à une sorte de désordre naturel.

Le malaise qu’on éprouve à l’égard de la gauche vient peut-être de son refus de reconnaître que son désir de tout liquider est en grande partie responsable d’un «matérialisme déshumanisé», d’un vide existentiel du collectif que l’individu essaie de compenser par la consommation. L’esprit libertaire des années 1960, dont les slogans disaient qu’il fallait «jouir sans entraves» et qu’il était «interdit d’interdire», a favorisé l’essor du néolibéralisme — que la gauche condamne, ne l’oublions pas — en laissant l’individu se définir par ses désirs et ses pulsions au lieu de ses appartenances et ses devoirs envers autrui. Dans ce sens la gauche est grandement responsable des conséquences déshumanisantes qu’elle déplore. Elle a en quelque sorte causé sa propre fin. Voilà, me semble-t-il le cœur du malaise.

Philo & Cie. : On peut supposer que les forces déstructurantes modernes s’incarnent de manière particulière dans chaque pays. Si tel est bien le cas, quels sont à vos yeux les traits les plus éloquents qu’elles ont pris au Québec?

P.L. : Je n’en retiendrai qu’une, globale, la déchristianisation. Il est vrai qu’elle n’est pas propre au Québec, mais qu’elle a frappé tout l’Occident, il ne faut donc pas la confondre avec la chute de l’Église catholique au Québec. La pratique et la religiosité auraient bien pu survivre, voire croître, indépendamment de l’institution qu’est l’Église, et cela tout en maintenant la séparation nécessaire entre l’État et la religion. L’aspect «déstructurant» est donc la disparition du christianisme dans la sphère privée des Québécois.

J’ai une affection particulière pour la définition que donne le philosophe français Jacques Ellul de l’Occident, selon laquelle cette civilisation constitue la synthèse de l’esprit de grandeur aristocratique de la Rome antique et des valeurs d’amour inconditionnel du christianisme. Se couper du christianisme, c’est donc s’arracher à la civilisation occidentale et cela ne signifie pas gagner en liberté, en bonheur ou en assurance, mais se couper des racines qui faisaient notre unicité, notre culture et notre appartenance. On crée de la sorte un vide au cœur de l’identité.

Au Québec comme dans le reste de l’Occident, l’évacuation du christianisme a jeté la population dans la même spirale relativiste. L’immobilisme politique de notre époque et cette incapacité à concevoir l’avenir autrement que par une sorte d’absorption dans un ordre utopique postnational et mondialisé sont symptomatiques de ce déracinement spirituel. Un peuple ou un être qui ne baigne pas dans un vide spirituel collectif comme le Québec ne rêve pas de se dissoudre dans le monde, mais d’en faire partie tout en y préservant sa personnalité par ses racines. Il est vrai qu’à cet égard l’Europe connaît un regain de vie et de souveraineté face au système moderniste de l’Union européenne. Il en va autrement du Québec postmoderne, qui commet l’erreur de penser qu’il achèvera sa quête identitaire en s’abandonnant au post-nationalisme et à son déracinement volontaire. Vraisemblablement, il ne fera que se dissoudre dans une masse homogène d’individus nomades. Le caractère unique de l’identité québécoise n’aura alors aucune valeur et aucun sens. Voilà ce qui caractérise la déconstruction qui sévit au Québec, car l’identité québécoise n’a de valeur que pour les Québécois et sa dissolution ne sera une perte que pour eux.

Philo et Cie. : Plusieurs de vos interlocuteurs évoquent différentes formes de conservatisme: le conservatisme religieux, le traditionalisme institutionnel, le libertarianisme économique ou moral, par exemple. Qu’est-ce qui vous semble le plus intéressant et qu’est-ce que vous paraît moins judicieux de nos jours?

P.L. : Je ne crois pas qu’on puisse isoler les unes des autres les formes de conservatisme, qui en réalité se complètent. L’idée libertarienne selon laquelle le rôle de l’État est de protéger les libertés individuelles sans intervenir pour tenter de «faire le bien» dans la société civile — ce qui irait au-delà de ses pouvoirs — est un principe que sans doute tout conservateur acceptera. Cela dit, l’homme et la société civile se nourrissent de bien plus que de simples libertés individuelles.

La non-intervention de l’État devient secondaire quand la société dégénère et sombre dans la décadence. On doit alors greffer une forme de pensée conservatrice qui puisse combattre la décadence tout en rétablissant et créant, au besoin, des normes morales qui permettront un redressement d’une telle société. L’individu a besoin d’appartenir à une collectivité qui lui permet de s’accomplir pleinement tout en participant à un projet qui le dépasse et qui prend la forme de la somme de la volonté des membres de la collectivité. Le libertarianisme ne peut offrir cela à lui seul.

La forme de pensée conservatrice qui suscite le plus intérêt chez moi aujourd’hui est celui qui remet en question cette époque dite postmoderne et ses entreprises déconstructrices. Le conservatisme dont je parle refuse le changement et le progrès «tous azimuts», et prend la pleine mesure du vide spirituel et du malaise qui accompagnent la modernité. Il va donc en partie à contresens de l’époque.

Un conservatisme pertinent aujourd’hui est donc bien plus philosophique que politique. Son ambition est de rétablir l’homme dans toutes sa complexité, son potentiel de création et de grandeur, et ses limites, au lieu de le concevoir simplement comme une sorte d’agent économique qui se réduit au rationalisme du consommateur. Un conservatisme pertinent en est un qui demande à l’homme de reprendre en main son sort, qui soumet le progrès à l’intention humaine au lieu de croire le progrès indépendant de notre volonté, comme si nous étions condamnés à le subir quand il dérape. Finalement, un conservatisme pertinent est celui qui reconstruit les institutions qui doivent l’être tout en rétablissant les balises nécessaires à la transmission de la culture et à la renaissance de la civilisation.